Conférence Pierre Magnard

 « Albéric Magnard, pèlerin de l’absolu et  champion de la musique pure »

 

Le secret du rebelle.

 

Ses biographes déclarant inconnue son ascendance paternelle, je me fais un devoir de lui faire place dans notre généalogie en retrouvant la branche cadette de notre famille, branche si meurtrie par le sort qu’elle avait été passée pudiquement sous silence. Il fallait reconstituer le chaînon manquant, Pierre Charles, jeune frère de notre trisaïeul Pierre Jacques, dont la naissance, comme le décès, avait échappé aux généalogistes, car il était né en 1793 et son assassinat par les nervis d’un roi banquier en 1837 délibérément tu, le catholicisme social de Félicité de la Mennais  ayant alors plutôt mauvaise presse. Comment  un tel  atavisme avait-il pu  engendrer un maître de la musique contemporaine ? Faut-il croire que la souffrance et le malheur forgèrent  le naturel mélancolique du futur musicien ? Ce serait admettre que la pratique musicale a pour but de ré-enchanter la vie, en permettant au praticien de jardiner son existence. C’est ce rapport entre le vécu et la composition musicale que nous voudrions examiner.

 

On eût voulu que la musique fut expressive de la vie intérieure, comme si elle apportait une écriture appropriée à l’expression des  mouvements de l’affectivité, qu’elle aurait alors la possibilité de soumettre à l’harmonie, au rythme et au logos, capable ainsi de les exprimer et aussi de les mettre en ordre. Or si Albéric Magnard cherche dans la musique une consolation, c’est au prix d’un changement de paradigme, qui  l’amène à parier sur ce qu’il appelle la « musique pure », voyant ainsi dans le quatuor à cordes « ce qui pense dans la musique », la musique la plus proche de l’esprit, qui nous arrache au bruit de la vie, pour nous conduire vers le royaume silencieux de l’idéal. La vraie musique ne dit jamais l’apparence, mais plutôt l’en soi de toute apparence, l’essence intime du monde. La  monodie, avec ses prétentions descriptives et imitatives, n’est jamais qu’une langue en de ça  du seul  langage authentique, celui auquel  la forme sonate et la structure symphonique suffisent  à donner sa cohérence, pour en faire un objet par lui-même signifiant.

 

Telle sera cette musique à contre-courant dont Magnard sera le champion, « cette musique dont ils ont peur » ainsi qu’il l’écrit en 1892 à son ami Guy  Ropartz, qui reconnaîtra en elle ce que les Allemands appelaient « musique absolue » et lui-même « musique pure ». La musique pure n’a d’autre objet qu’elle-même dans l’accomplissement de sa forme. C’est à ce titre qu’elle transcende l’apparence pour atteindre à l’essence des choses. C’est pour y prétendre que Magnard va « oser le quatuor ». Une telle musique n’est nullement le moyen ou le matériel servant à l’expression des sentiments et des pensées. Elle ne contient pas autre chose que des formes sonores en mouvement. Elle suppose une affinité avec le principe créateur de toutes choses. Le développement de la forme musicale nous fait alors entrer en communion avec « les origines mystérieuses de l’univers », ainsi qu’il l’écrit à Paul Dukas le 6 mai 1902. Cette musique ne serait-elle pas détachée du chant, détachée de l’homme et du moi subjectif, en phase avec les forces cosmiques originaires. C’est le moment où l’esprit rejoint la matière, où la matière se sublime en esprit.

 

Pierre MAGNARD

 

Grand prix de philosophie de l’Académie française