Ludwig van BEETHOVEN (1770 - 1827)

Quatuor  n°14 op. 131

(Quatuor Strada, Jeudi 6 aoûtPuy-Saint-Vincent, Le Panoramic )

 

Adagio ma non troppo e molto espressivo –
Allegro molto Allegro moderato –
Andante ma non troppo e molto cantabile Presto –
Adagio quasi un poco andante
Allegro

 

 

Le travail considérable effectué pour les trois précédents quatuors, commandés par le Prince Galitzine, n'avait fait qu'exalter l'imagination de Beethoven, au point qu’il n'arrivait plus à s'évader de cette forme, si longtemps négligée dans sa production. De sorte qu'il se mit au travail spontanément, sans commande pour l'y mener, tant il regorgeait d'idées constructives. C'est ainsi qu'il dit un jour à un de ses amis : « ...il m'est encore tombé dans l'esprit quelques idées dont je veux tirer profit...Vous connaîtrez bientôt un nouveau genre de la conduite des parties ; et, quand à l'imagination, Dieu merci ! nous en manquons moins que jamais ! »  

 

Ce « nouveau genre de la conduite des parties », c'est tout simplement la continuité dans le discours musical, sans les interruptions, jusqu'ici rituelles, entre les mouvements. De sorte que l'on ne peut plus, dans ce quatorzième quatuor, parler de « mouvements » séparés, mais de « parties » enchaînées, différentiables d'emblée simplement par leurs modifications de tempo. Ce quatuor se développe donc d'une seule coulée, tellement qu'il a toujours paru un peu artificiel de distinguer les différentes parties les unes des autres ; ainsi peut-on toujours ergoter sur leur nombre réel : 5, 6, 7 ? voire seulement 3 ? (d'autant que la quatrième partie s'orne de sept variations. ..). Ceci aboutit, à l'écoute, à une extrême tension, laquelle, jadis, lors de la première audition parisienne en 1829, était vite devenue « insupportable » pour de nombreux auditeurs routiniers (sauf pour Berlioz, qui en avait les larmes aux yeux d'une indicible émotion, et qui rapporte le fait dans une de ses chroniques du « Correspondant », la même année).

 

La première partie, Adagio tu non troppo e molto espressivo, est une grande fugue, digne de Bach, d'écriture très serrée, de caractère poignant et pathétique, se développant comme une longue plainte de douleur éternelle, annonçant celle inguérissable d'Amfortas. Peut-être, en ce qui concerne Beethoven, est-elle le reflet d'une méditation oppressée, due au drame qu’il était en train de vivre avec Karl, son neveu et fils adoptif.

 

La seconde partie, Allegro molto vivace, s'enchaîne à la précédente par le glissement imperceptible en quatre notes, de l'ut dièse au ré naturel, amenant avec un minimum de transition, une métamorphose, non seulement de la tonalité, mais du sentiment. Nous passons ainsi, en quatre notes, de la méditation douloureuse au ton d'un badinage insouciant, tant par le premier thème, que par le second. Il ne s'agit pas forcément d'une franche gaieté, car cette partie est également marquée par quelques silences, quelques hésitations, apparaissant comme autant de questions inquiètes.

 

La troisième partie, Allegro Moderato, puis Adagio, n'est qu'un court intermède d'une dizaine de mesures, où le discours retient un peu son souffle pour annoncer la quatrième partie.

 

Celle-ci, Andante ma non troppo e molto cantabile, constitue le grand centre expressif de toute l'œuvre. Elle est traitée, selon la formule énoncée par Vincent d'lndy, en « variation amplificatrice », c’est-à-dire qu'après un « thème » expressif, se développent différentes variations, « amplifiant le thème dans tous les sens, en hauteur et en profondeur ». Le thème, ici, est un authentique poème d'amour, frémissant et intime, énoncé dolce au début, mais développé ensuite en sept variations, l'ensemble étant d'une parfaite unité architecturale. Une des grandes pages du « vieux homme » (comme le qualifiait Romain Rolland).

 

La cinquième partie, Presto, débute abruptement après un court silence survenu à la fin de la quatrième. Elle est traitée en forme de scherzo, l'un des plus longs de Beethoven, mais un scherzo fantastique, basé sur un thème d'allure populaire, évoquant une danse effrénée. On y perçoit même le piétinement des danseurs. Le trio est également très animé et tout aussi haletant. La reprise du thème primitif est assez souvent interrompue par quelques silences inquiétants coupant net le cours de la mélodie, comme si de lointains frémissements étaient annonciateurs d'orage.

 

La sixième partie, Adagio quasi un poco andante, s'amorce justement au cours de l'un de ces silences par une phrase douloureuse, empreinte d'amertume, marquée surtout par la lamentation de l'alto. Moins de trois minutes pour cette courte page marquée de la plus intense expressivité.

 

La dernière partie, Allegro, enchaîne directement sur la précédente après une courte respira- tion. Ici, c'est le triomphe de la volonté, avec le rythme bien scandé du premier thème, et la joie relative du second, qui apparaît alors comme la récompense du premier.

 

Avec cette succession de pages inquiétantes et de pages marquées d'une certaine gaieté, on ne peut manquer de voir dans ce quatuor le reflet d'une gigantesque lutte psychologique, gagnée seulement par le pouvoir de la volonté.

 

(D'après la Société de Musique de chambre de Marseille)