Ludwig van BEETHOVEN (1770 - 1827)
Quatuor à cordes n° 15 op. 132 en la mineur
(Quatuor Strada, Jeudi 6 août, Puy-Saint-Vincent, Le Panoramic)
Assai sostenuto, Allegro–
Allegro ma non tanto - Molto adagio,
Andante - Alla marcia assai vivace
Finale : allegro appassionato
Les trois quatuors commandés par le prince Galitzin sont particulièrement célèbres, et celui en la mineur encore plus grâce à son mouvement lent, « le chant sacré de remerciement d'un guéri à la divinité ». C'est que Beethoven venait d'être malade au point de frôler la mort à la suite d'une intoxication alimentaire grave, et que le fait d'en être sorti valait bien un chant de grâces, celui du troisième mouvement. Il entoure ce chant dans l'ombre sainte de la musique religieuse, dans le mode hypolydien (fa avec un si naturel en quatrième position), ombre toute personnelle, il va sans dire, où il trouve sa lumière - la nôtre. L'andante qui s'enchaîne au molto adagio bondit soudain en ré majeur, comme une enfance retrouvée, ne sachant plus trop comment exprimer sa joie, son ivresse, qui paraissaient exclues naguère. Alors ce moment passe de la prosternation à la flottante délivrance du corps, de l'âme, de la vie, trois fois en retour, pour s ’élever sur la cime ou plus rien ne peut nous atteindre mais où nous gardons tout de notre gratitude infinie.
Autour de cet « extraordinaire tableau mystique » (Romain Rolland), le premier mouvement avait comme posé les colonnes d'un mystère, toutes construites de chromatismes, au travers desquelles passait le cri du premier violon. Et Beethoven cherche à construire le reste, sa réponse. Ce ne sera pas tout à fait le bon vieux modèle de la sonate : il garde allégeance, mais comme en bien d'autres occasions, son humanité le guide avant tout. La musique ne peut pas n'être qu'une forme. Elle est esprit. Le sien coule en lui ses ors irrépressibles. Alors, chaque pas d'homme devient une démarche de héros, fort de son écriture, de ses envols, de ses réflexions, de son style, de sa souveraineté. Car le Beethoven des esquisses, des tâtonnements, des hésitations, finit par ouvrir grand le rideau, pour embrumer les dieux.
Avant d'aborder le cœur de son œuvre, Beethoven glisse un Scherzo. Ici l'architecture classique ne facilite pas les choses. Qu'importe ! Trois notes vont suffire à faire le jeu. Enfin presque. Un petit motif descendant, morcelé, répond à ces trois notes. Le jeu est en place. Il ira au trio central ; pas de surprise. Mais ce trio, sur un "la" obstiné, va déployer le goût rustique de Beethoven, ce promeneur invétéré. Il nous ferait presque entendre une bonne valse paysanne si son coup de patte ne venait déplacer les accents d'un temps. N'oublions pas que « scherzen » signifie plaisanter.
Après le sublime Adagio, autre moment difficile : il faut passer à autre chose. La forme classique, on ne le répètera jamais assez, est despotique. Mais le talent s'y confronte et il nous a habitués depuis longtemps déjà aux victoires ... finales. Beethoven n'y va pas par quatre chemins : il donne dans la marche militaire. Disons : d'allure militaire. La caserne n'y est pas cadastrée. Le temps de se mettre en route que, déjà, il change de cap. Et l'on tombe sur un récitatif voisin de celui de la 9e symphonie, avant l'arrivée des voix. On va droit à un Allegro appassionato. Beethoven sait ce qu'est une « arche d'éternité ». On fait pont avec le premier mouvement, i1 avance, avance toujours ; sa musique haletante grince parfois, vers des temps à venir. Elle est cependant marquée par une fluidité d'écriture qui, à elle seule, justifie la « réputation » du genre quatuor à cordes.
Plus rien à dire - pour nous ! - que l'émerveillement ressenti dans cette pulsation de vie affirmée, sans rudesse aucune, mais comme gonflée d'amour pour l'univers.
(D'après la Société de Musique de chambre de Marseille)